mardi 1 février 2011

Un peu d'histoire :De l'éducation des filles en Tunisie

L'école MILLET
En 1900, dans la médina de Tunis, une école pour filles musulmanes ouvrit discrètement ses portes. Portant le nom de sa bienfaitrice française, l’école Louise-Renée Millet fit face à nombreux obstacles : manque de fonds, opposition de la part du clergé musulman conservateur, méfiance des parents musulmans du quartier où était implantée l’école, et difficulté à appliquer aux élèves un programme d’études et de discipline rigoureux.
Mais d’autres obstacles surgirent. Sur le plan politique, l’année 1900 n’était pas le moment opportun pour créer une école pour les enfants indigènes en Tunisie. Certains représentants officiels du Protectorat aux idées libérales, tel Louis Machuel, responsable de la Directition de l’Enseignement Général depuis 1883, souhaitaient offrir à la jeunesse tunisienne une éducation moderne. Mais les colons exigèrent que la ségrégation soit appliquée dans les écoles, parce que « les enfants du pays n’étaient prêts intellectuellement » qu’à recevoir une formation rudimentaire. Peu de jeunes musulmanes fréquentaient les écoles françaises ou encore celles des missionnaires ; la grande majorité restait non scolarisée ou était guidée vers une éducation technique, particulièrement vers les ouvroirs.
L’argument des adversaires d’une éducation moderne pour les garçons et les filles du pays était identique à celui donné dans les autres colonies : le besoin d’une main d’œuvre docile non spécialisée. Le journal des colons, La Tunisie Française, fit observer en 1912 : « …à quoi bon alors avoir construit cette école [de jeunes filles musulmanes] et dépensé 150.000 francs environ qui auraient été plus utiles ailleurs ».
Dans d’autres numéros de ce même journal, l’idée que les pires ennemis de la France étaient les jeunes bourgeois tunisiens éduqués dans les écoles françaises ou franco-arabes transparait fréquemment.
À partir de 1890, les articles de La Tunisie Française révèlèrent une autre crainte : la perception en Tunisie d’un « péril italien » croissant. En effet, de 1881 jusqu’à l’orée de la Deuxième Guerre mondiale, une guerre froide franco-italienne eut lieu pour le contrôle du pays. Le champ de bataille le plus meurtrier fut la cour des écoles. Cette forme de guerre froide, culturelle a, par moment, permis aux réformateurs tunisiens, aux familles musulmanes désireuses d’éduquer leurs enfants et aux pédagogues français libéraux de développer une instruction moderne pour les filles et les garçons indigènes. Mais à d’autres moments, cette lutte acharnée entre La France et l’Italie a limité les possibilités et le champ d’action pour l’émancipation des filles et des femmes par la voie de l’éducation.

2Malgré tout, l’école Louise-Renée Millet a survécu et prospéré. Elle existe encore de nos jours, rue du pacha, où elle se trouve depuis 1912. L’école primaire fut en 1945 transformée en collège, puis en lycée de jeunes filles. L’école forma non seulement la première femme médecin musulmane du Maghreb, mais aussi les épouses de nombreux nationalistes tunisiens. Pendant ce temps, les officiels français en Tunisie et les réformateurs sociaux en France, faisaient l’éloge de l’école Millet, symbole du colonialisme éclairé.

Cet établissement, une des premières écoles primaires académiques pour les filles indigènes de « la plus grande France », devint attractif par ses programmes – l’Islam réformateur, la puériculture, l’hygiène sociale, la sauvegarde culturelle, l’Alliance française, etc. – bien au-delà de la Tunisie, de l’Afrique du Nord ou même de la France. Dans les rues de la médina, l’histoire de France, de l’Europe, et des Européens établis en Afrique du Nord se croisa avec l’histoire des musulmans, des juifs tunisiens et celle du monde arabe.

3L’éducation n’est jamais une entreprise innocente, encore moins dans le cadre impérialiste où l’Etat colonial chercha toujours à former et co-opter, par la voie de la scolarisation moderne, une poignée d’indigènes « évolués ». Nous proposons içi quatre hypothèses. La première est d’ordre méthodologique : un modeste établissement pour jeunes filles peut servir à explorer des problématiques plus vastes sur les femmes et le genre de l’Etat-nation et de l’empire. Ensuite, la question de l’instruction des filles tunisiennes est traitée comme un enjeu dans des conflits au niveau de l’Etat, ou plutôt de plusieurs Etats concurrents. Autour de 1900, en Tunisie, trois Etats ou pouvoirs se battaient pour la maîtrise du pays : l’ancien pouvoir du Bey, le protectorat français, et un « micro » Etat italien. Ainsi l’école Millet fut partie prenante de luttes et de controverses locales autant que de grands projets impérialistes. Cette “imbrication” produisit des débats, non seulement sur le rôle des femmes dans des sociétés arabo-musulmanes soumises à la France, mais aussi sur les « devoirs » des Françaises venues de métropole, voire sur la formation propice aux « petites Parisiennes », comme citoyennes de « la plus grande France ». Certaines colonies françaises ont ainsi été utilisées comme des laboratoires de réforme sociale : l’éducation des femmes indigènes est dans ce cas. Mais ces programmes de réformes, conçus dans la métropole, ne furent pas simplement « décalqués » sur une société soumise et inerte. La dernière hypothèse examine la position de Fançaises expatriées dans des colonies où leur était assigné de nouvelles fonctions, originales. Privées du droit de vote en France et ainsi reléguées aux marges du politique, certaines Françaises, comme Charlotte Eigenschenck, agirent comme de véritables ambassadrices culturelles, intermédiaires entre colonisateurs et colonisés.

Julia Clancy Smith

à suivre

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